« 25 février 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/08], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12466, page consultée le 09 août 2026.
25 février [1847], jeudi matin, 9 h. ¾
Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour. Comment vas-tu, mon Toto chéri ? Tu n’es pas
revenu cette nuit et je n’en ai pas mieux dormi, bien au contraire. Aussi ce matin
je suis si
fatiguée que je ne sais pas comment je ferai pour me faire arracher ma dent. Je t’écris
cette grande lettre pour le cas où je serai trop fatiguée et trop souffrante ce soir.
J’ai pensé
aussi qu’il ne serait pas prudent d’aller à Lucrèce ce soir1. J’aime mieux réserver cette bonne occasion pour le jour où tu ne pourras pas me
donner une seule minute
de ta soirée et où je ne souffrirai pas. Je crois que c’est mieux arrangé ainsi. Et
comme ta lettre n’a pas de date, elle pourra toujours me servir sans te donner la
peine de la
récrire.
J’espère que je te verrai tantôt avant que tu n’ailles à l’Académie. Il serait bon
de prévoir le cas où je serais forcée de revenir directement à la maison, ce qui ne
serait
pas impossible avec les douleurs d’entrailles que j’ai encore aujourd’hui. Je voudrais
te sourire mais la colique change mon sourire en grimace. Je t’aime, voilà ce qui
est inaltérable.
Je te désire et je t’attends, voilà ce qui ne varie jamais. Le reste suit le cours
ordinaire de la vie et de la température. Quant à toi, mon Victor, ta vie est tellement
occupée, et de
choses si diverses, que l’imagination même a peine à t’y suivre. On t’admire et on
s’inquiète tout à la fois. On ne comprend pas comment tu peux venir à bout de tant
de travaux dont un
seul suffirait à la vie d’un simple homme. Pour moi, cette prodigieuse activité et
cette santé admirable tiennenta du miracle, cependant
je voudrais que tu comptassesb moins sur ta divine organisation et que tu prissesc du
repos et du loisir comme un homme vulgaire. J’en profiterais d’abordd peut-être un peu et à coup sûr je serais plus tranquille. Quand ce
temps viendra-t-il ? Personne ne le sait, pas même toi. Il faut attendre. ATTENDRE !
quel affreux mot plein de déception et de dérision et qui se trouve comme une pierre
d’achoppement à
tous les rêves de bonheur, à toutes les espérances joyeuses qui s’élancent de mon
cœur à toi. Oh ! je te déteste autant que je t’aime.
Juliette
1 Lucrèce Borgia est reprise depuis janvier 1847. Pour sa création en 1833, Juliette Drouet tenait le petit rôle de la princesse Negroni.
a « tienent ».
b « comptasse ».
c « prisse ».
d « dabord ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
